Un cadre critique pour la pratique générative non récursive
Au-delà de la boucle
Szymon P. PeplińskiLa boucle comme forme politique
Les pratiques génératives contemporaines — dans l'art, le design et la technologie — opèrent presque exclusivement au sein de la logique de la boucle. Itération. Rétroaction. Optimisation. Cette triade, examinée dans le contexte du capitalisme des données par Shoshana Zuboff, dans l'analytique de la fatigue par Byung-Chul Han, et dans la critique de l'homogénéisation algorithmique par Kyle Chayka, repose sur une seule hypothèse : que la générativité est une affaire de raffinement continu, de prédiction et de répétition.
Ce cadre critique rejette cette hypothèse comme insuffisante.
La boucle n'est pas une structure technique neutre. C'est une forme épistémique et politique — un instrument de stabilisation du sens, du comportement et de l'esthétique. Chaque cycle de rétroaction est un acte de clôture : une réduction du possible à ce que le système reconnaît déjà.
Divergence, pas variation
Les pratiques situées au-delà de la boucle ne visent pas à reproduire ou à mettre à l'échelle des résultats. Leur opération définitoire n'est pas la variation — la production de versions au sein d'un champ reconnaissable — mais la divergence : des trajectoires qui s'éloignent de manière irréversible de leur point d'origine.
Ici, la générativité cesse de signifier la production de formes. Elle devient l'activation de processus dont le déploiement reste partiellement indéterminé et irréversible. Chaque mise à jour du système constitue un événement singulier — non pas une itération répétable, mais un point à partir duquel il n'y a pas de retour.
La variation est une économie. La divergence est une ontologie.
Métastabilité et conditions initiales
Le rôle du créateur se transforme : de l'auteur au concepteur des conditions initiales. Mais les conditions initiales ne sont pas une configuration de paramètres. Elles sont l'introduction délibérée du système dans un état de métastabilité — une tension énergétique qui doit se décharger, mais dont la direction de la décharge n'est pas prédéterminée. → Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques
L'intention ne disparaît pas. Elle perd sa position souveraine. Le créateur conçoit le potentiel — non le résultat. Une fois activé, le système opère comme une configuration relationnelle : le code, l'environnement, le temps et la présence du spectateur coproduisent un événement qu'aucun d'entre eux ne contrôle seul. → N. Katherine Hayles, How We Became Posthuman
Ce cadre rejette l'opposition « humain contre machine » — de Kasparov à Tegmark — au profit d'une agentivité distribuée, où la question « qui est l'auteur ? » cède la place à la question « que vient-il de se passer ici ? ».
Le refus de la mémoire
La dimension la plus radicale de cette position est le refus de la mémoire.
Les systèmes adaptatifs et basés sur les flux — ceux critiqués par Douglas Rushkoff et James Williams — apprennent l'utilisateur. Ils optimisent la réponse. Ils accumulent des données pour fermer la boucle : prédire ce que vous ferez avant que vous ne le fassiez. Ce n'est pas de l'intelligence. C'est un préjugé encodé dans l'architecture.
Les pratiques au-delà de la boucle n'apprennent pas. Elles ne se souviennent pas. L'absence de rétroaction est une condition constitutive, et non une limitation technique. Un système qui ne sait pas ce qu'il vient de faire est un système qui ne peut pas répéter. Et un système qui ne peut pas répéter ne peut pas dominer. Les systèmes peuvent dominer par l'échelle, l'intensité ou la position structurelle — mais seule la boucle leur permet de dominer imperceptiblement, par l'architecture même de la répétition.
C'est une affirmation sur la politique de la mémoire : chaque modèle porte la mémoire compressée de son jeu de données. Chaque inférence laisse une trace dans les journaux. L'amnésie opérationnelle — la capacité du système à oublier en temps réel — est un acte de résistance contre la logique d'extraction.
Le corps dans le système
Ce cadre serait incomplet sans une phénoménologie de la présence.
L'irréversibilité et la singularité d'un événement génératif ne sont pas des abstractions — elles sont vécues. Une personne se tenant devant un système qui répond à sa présence, à son mouvement, à sa chaleur corporelle sait — somatiquement, pré-linguistiquement — que ce qu'elle voit ne se répétera pas. Que le système ne joue pas pour un public. Que la réponse est exactement aussi fragile et transitoire que le moment de la rencontre lui-même.
C'est le corps du spectateur qui complète la relation. Non pas en tant qu'«interacteur» dans la logique de l'IHM, mais en tant qu'élément de la configuration — dont la simple présence altère le cours de l'événement. La générativité au-delà de la boucle ne produit pas des objets à contempler. Elle produit des situations dans lesquelles on est présent.
La condition négative
Ce cadre ne prescrit pas un nouveau style. Il ne propose pas une nouvelle esthétique. Il ne prescrit pas l'action — il décrit les conditions dans lesquelles l'action devient irréversible.
Il propose une condition négative :
Ce qui émerge ne peut être répété, inversé ni confirmé.
Plutôt que de représenter le monde algorithmique, il opère dans un monde après la boucle — instable, procédural et fondamentalement ouvert. Un monde dans lequel la seule preuve qu'un événement a eu lieu est le fait que quelqu'un était là.